Les noms des départements français, dans l’ordre alphabétique, sont cachés dans le texte ci-dessous. Saurez-vous les retrouver tous ?
Le journaliste donne une tape dans le dos du photographe. « Sacrées élections, hein ! »
La salle de dépouillement est bondée, tout le monde s’affaire. Les bulletins une fois comptabilisés sont répartis dans des hottes – pays de vigne oblige – étiquetées avec les noms des deux candidats : Marie Zalpe et René Vance. Étienne vérifie le bon déroulement du dépouillement.
Zalpe mène largement. Ses alliés sont déchaînés. « ha ha ! le peu de hottes pro-Vance ! » se moquent-ils. Les hottes « Zalpe » débordent. Au fond de la salle est installée l’équipe de soutien de Zalpe, la « Zalpe Marie-team ». Quelques dizaines de fans braillent et agitent des posters représentant une oie souriante.
Un partisan de Vance, vieil anar aigri, motard déchu, banlieusard dénigré, traite Zalpe de « Mata Hari égyptienne ». « Au bain, au bain ! » ripostent les zalpistes en le jetant dans la rivière.
La femme de Vance se tient un peu en retrait. Au début elle avait rondement mené sa barque en épousant un riche héritier. Mais maintenant que son époux semble battu elle se demande comment préserver son investissement. Elle a de la ressource. Elle est amérindienne (et de père Huron) et elle s’exprime en wendat comme seule une bouche d’Huronne sait le faire.
Le chien de Zalpe, Mikal, est le gardien de la maison. Sa rémunération est un nonos mensuel, qu’il dépose dans le jardin à un endroit stratégique après l’avoir complètement rongé. Durant ses rondes, Mikal va d’os en os pour vérifier que personne ne touche à ses trésors. Ce soir il est près de sa maîtresse ; il joue avec une hyène à sauter par-dessus les tas d’enveloppes.
Quant à l’Étienne, le neveu de Vance, il est flic. Strict, vachard, entier, mais le cœur sur la main. Il a quand même menacé Bizu-le-clodo de sévir, car Bizu a élu domicile dans le local de campagne de Zalpe. Ainsi tous les jours le clochard hante Marie-team, et l’odeur devient insupportable.
(Étienne annonce que Marie Zalpe a gagné. Clameurs. La nouvelle élue prend place derrière le micro)
« Très chers amis ! » commence-t-elle. Du haut de son estrade, elle se penche vers la foule. Beaucoup trop ! Son corps hésite une ou deux secondes, elle a un début de malaise, le décor se dessoude autour d’elle… Zalpe est une femme très rigide, haute, corsetée autour de son buste comme dans sa tête. Elle est entraînée en avant par son opulente fausse poitrine, semblable à celles qu’ôtent d’ordinaire les danseuses de ballet avant d’entrer en scène. L’élue tombe avec fracas sur l’estrade. Son haut a un peu glissé, dévoilant une cotte d’armes horriblement lourde couvrant ses sous-vêtements. Probablement une sorte de gilet pare-balles.
« Chers amis ! » reprend-elle en se rajustant et se remettant péniblement debout. « Nous creusons notre tombe par notre silence ! Nous, habitants privilégiés d’un pays de rêve, d’or, d’oignon, de lard et de plume, vivons pourtant dans le doute et le silence. Je vous ai réunis dans ce vélodrome car grâce à vous notre pays va faire un grand pas en avant ! l’heure est venue que des centaines de milliards de Français se rassemblent sous mon emblème : l’Oie Réjouie ! ».
(Le portrait d’un volatile hilare apparaît sur l’écran géant. Clameurs, applaudissements)
« Il est l’heure, et l’Oie Réjouie nous unit ! La période de silence est finie, hurle-t-elle. Elle est vraiment finie : se taire est désormais une faute ! gare à mon courroux si j’en vois un ne pas parler ! Et surtout, encore merci mes amis de votre vote. Gare aux nids de poules en repartant – et allez, encore un legs de l’équipe sortante ! D’ailleurs je m’engage à les reboucher moi-même, malgré la morsure du froid sur mes lèvres gercées ! ».
« Mes amis ! je vais à présent vous narrer une parabole. Un jardinier cueille des pommes dans son verger. Elles sont superbes, surtout une grosse pomme multicolore qui gît, ronde et odorante, au fond du panier. Elle fait tout pour se faire croquer, elle lui fait de l’œil, elle lui susurre « Mon héros ! ». Le jardinier, lui, il est vil, haineux et méchant. Il veut la repeindre en noir !!! Mes chers amis, ce jardinier, c’est l’ancienne équipe ! Ils ont repeint nos vies en couleurs sombres ! Vive moi ! C’est de couleurs vives et chatoyantes que je vais vous repeindre ! Et l’Oie Réjouie régnera à jamais ! ».
(cris et applaudissements)
« Je sais, mes amis, je sais. C’est la misère pour nombre d’entre vous. Mon prédécesseur jura, mais un peu tard – c’était avant-hier – d’y mettre fin. Il n’a pas tenu parole ! Vous avez fait justice, vous avez viré l’androgyne bâtard qu’il est et vous m’avez élue, moi. Vous avez bien fait ! Ma première action : je vais faciliter vos siestes, car je sais que vous dormez comme des loirs et que le loir est cher à vos cœurs. Je suis l’Oie Rassembleuse, je vous aime et vous unis ! »
(cris de joie, clameurs)
« Qui vote l’Oie reçoit la récompense de ses efforts ! Bon, d’accord, il est arrivé naguère que l’Oie rate l’antique pièce de théâtre parce qu’elle était en retard, mais ça n’arrivera plus, je le jure ! L’Oie réchauffera vos cœurs et vos estomacs en vous préparant demain une matelote d’anguilles ! Vous serez mes hôtes ! Songez que l’hôte égare… »
– On n’en peut plus, on comprend rien, abrège ! » crie quelqu’un.
– Dehors ça caille et il pleut, c’est l’eau zéro degré qui nous attend ! » crie une autre.
(malgré les cris qui couvrent son discours, Marie Zalpe continue son histoire)
« […] au départ de la course le petit caneton triste mène et l’Oie Réjouie le rattrape peu à peu, et […]
– On s’en fout du canard ! Tais-toi donc, nom de Dieu !!! »
« … il faudra mettre tout dans la manche, comme les magiciens. Nous irons… »
– Assez !
– Ça suffit !
– Ta gueule ! »
(Elle s’interrompt, sourit légèrement)
« Oui, moi aussi j’en ai marre, Naturellement ! J’emploie ce mot grossier pour vous prouver que je ne suis pas de la haute : marnons, trimons, bossons ! Que l’Oie réjouie mais aussi ma hyène apprivoisée nous donnent le courage de nous battre contre le destin et le malheur ! »
(Elle s’adresse à Martin, vieux paysan au nez violet et turgescent)
« Toi par exemple, Martin, toi qui as un sale cancer, toi que cela effraie, dis-toi bien que la tumeur t’aime ! Ose éliminer ta peur ! Pense à cette scène fameuse du dessin animé, quand Bernard mord Bianca et qu’il lui fait une ecchymose, elle n’ose pas moufter ! Non, Martin, tu n’es pas coupable ! Songe que ni Adam, ni Ève regrette d’avoir croqué la pomme, pas besoin d’être Normalien pour s’en rendre compte. »
(Martin, qui n’a strictement rien compris, se met à sangloter bruyamment. Zalpe appelle les vigiles qui le font taire à coups de bâtons. Elle poursuit)
« Mes amis ! La superbe maison que Vance s’est payée grâce aux pots-de-vin, agrémentée d’une piscine aux eaux turquoise, et dont les ornements sont la preuve irréfutable de son mauvais goût, cette maison, disais-je, n’est peuplée que de cabots… » (un temps)
« …Elle ne contient donc pas de cas laids, ha ha ha ha ! »
(rires, applaudissements)
« Ce salaud de René Vance a usé d’emprise sur vous, puis de domination ! Honte sur lui ! »
(« hou ! hou ! », fait le public)
« Mes amis, sachez que je suis née pour gagner, née au Pirée, née Atlante, iconoclaste, cheffe de meute, oie merveilleuse, ascendance huguenote… Pire ! Aînée d’une fratrie de 5 belles plantes ! Vous vous rendez compte ? Apprenez que ce bouffon plein de dépit : René, oriental hypocrite et machiavélique, a osé fomenter un complot contre moi ! Vous l’ignoriez ? Je vous raconte. »
(en colère)
« Il y a 15 jours. En revenant des commissions, je suis victime d’un lâche attentat. Je reçois un coup dans le bas-rein, puis un coup sur la tête, et des gros bras me jettent dans une camionnette.
Je reprends mes esprits dans la cabine du voilier de Vance. Je suis attachée sur les toilettes avec un orin [un câble : terme de marine]. René est penché sur moi et grimace de tous ses chicots puants. Il veut que je renonce à ma candidature, sinon il tirera la chasse. Assise sur le trône, je n’en mène pas large. Vance s’approche, il ôte son alliance pour ne pas l’abîmer en me giflant. Mais votre Oie d’amour a plein de ressources ! Je lui balance une grosse ruade dans les cacahuètes, et j’arrache la planche des toilettes que je lui explose sur le crâne ! Ouaiiiis ! Il est sonné ! L’Oie redoutable a vaincu ! Comme me disait la nièce du concierge de Jean-Paul Sartre – je me souviens, sa voix était fêlée ; l’émotion sans doute – « nul n’est censé ignorer l’Oie ».
« Depuis, René Vance ne fait pas le fier. Aujourd’hui encore il pilote sa voile, mais que dans sa piscine !
(clameurs, rires)
« Moi ça ne me fait pas rire, je vais te lui coller un procès d’enfer dont il se souviendra ! »
(un temps)
« Quand j’étais petite mon papa me prenait dans ses bras et me disait : ma gentille Marie, saine Marie, timide certes, mais si déterminée ! Un jour tu seras célèbre ! »
« … Allez, c’en est marre, ne nous engluons pas dans la mièvrerie des souvenirs d’enfance. Je laisse la parole à mon assistant, Yves, linotypiste et Breton – comme quoi tout est possible – qui va vous parler… du pas de l’Oie ! ».
(clin d’œil, applaudissements. Yves la remplace au pupitre)
« Une, deux, une, deux, une, deux ! C’est vrai qu’avec Marie Zalpe, la France avance au pas ! Nous sommes en marche vers le progrès ! Mais attention, car la pauvreté aussi progresse ! Je vous rassure, il n’est pas trop tard, ne lambinons pas ! Une, deux, une, deux ! ».
(cris d’enthousiasme. Il lève la main et attend le silence)
« Mes amis, pour vous inciter à la prudence, moi aussi j’ai une histoire : au Kosovo, dans un marécage, une grenouille accouche sous une feuille de nénuphar. Un petit têtard naît. « Gare au nénuphar, petit têtard kosovar », lui dit sa maman, « Ne te cogne pas la tête ! »
(Comme acteur et conteur, Yves vaut Cluzet dans ses meilleures prestations. Il s’enflamme et poursuit)
« Je dis aux riches : consommez ! N’épargnez plus ! Vendez vos actions, achetez tout ce que vous pouvez, et advienne que pourra ! Je dis aux pauvres, euh… ben voilà, vous aussi, consommez ! Dépensez tout votre RSA à Carrefour ! ».
« Ah, je vois Margotte Houart qui m’regarde avec des yeux ronds. Mais oui Margotte, c’est Noël pour toi aussi ! Allez, que Margotte vienne me rejoindre sur la scène, j’ai une surprise pour elle. »
(Margotte le rejoint. Il s’incline bas devant elle)
« Je me jette à vos genoux, Madame la lionne ! Nous voulons te remercier, Margotte. T’sais que t’hérites, Houart, de belle fortune ? Bientôt, demain… Une voiture se gare devant chez toi, quelqu’un en descend et sonne à ta porte ! Tu ouvres, c’est Aude. Ton amie Aude, ses nounours, ses marottes, tu la connais bien, n’est-ce pas ? Elle te remercie de tout ce que tu as fait pour nous. On a tous signé la carte. Elle te tend un paquet avec un beau ruban. Dedans, une vidéo. Tu la lances sur ton PC. Une salle de théâtre. Le décor : la promenade des Anglais à Nice.
On voit au fond de la scène : saints de Nice et quelques anges pour entourer la Baie. Les acteurs entrent en dansant. Le carnaval démarre, naturellement, paisiblement. C’est un carnaval de fleurs, un festival d’oiseaux… C’est splendide ! »
(Margotte, folle de bonheur, pousse trois petits cris plaintifs et s’évanouit. Elle est évacuée par les vigiles dans une brouette. Yves se met à parler plus vite et plus fort)
« Chers zalpistes ! Avec Marie, chacun aura sa chance, chacun mènera sa vie à son goût : à deux loupés correspondent trois réussites, au final tout le monde sera gagnant. Bonne fin de soirée, merci à vous !!
(Clameurs, hourras. Marie Zalpe reprend le micro)
« Mes amis, encore merci, bonne nuit, et rendez-vous au procès de l’immonde Vance ! »
[3 mois plus tard…]
La juge Bossedé Marthe, inique, méprisante, hautaine, hoche la tête et prononce quelques paroles ambiguës. Yann, le procureur, quinquagénaire sévère et cruel, se prépare à lancer son réquisitoire. La réunion de conciliation n’aura duré qu’une minute et demie. Chacun gagne sa place. Le procès commence. Les rugissements vengeurs de Yann emplissent la salle. L’avocat de Vance se cache derrière ses dossiers.
Ratatiné dans son box, terrifié, Vance roule des yeux fous. D’une main tremblante il triture machinalement son maillot taché de sueur… C’est fini pour lui.

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