Nous sommes vodi soir, et cela fait déjà un long moment que je gratte furieusement l’écran de ma visio, sur lequel le service de la Censure a collé un chewing-gum. Voilà, ça remarche, elle émet des vapeurs bleu clair. C’est un appel de mon ami Dale, récemment converti à la non-parentalité, qui m’informe que sa fille étant, de fait, devenue obsolète, il va la vendre à la science. Je le félicite de sa décision et reprends en soupirant la grille de mots croisés d’hier. Il est urgent que je la termine, car elle se dissoudra quand je recevrai celle d’aujourd’hui.
Il me reste le 8 vertical : « Pompier courageux » en 2 lettres. Je ne vois vraiment pas, ça m’énerve. Toutes les autres cases sont maintenant noires, grisées ou argentées ; certaines ont même commencé à se flétrir. Ces deux dernières cases blanches me narguent et m’obsèdent.
Du courrier peut-être ? Je sors mon ordinateur du gel salé qui le protège contre l’humidité. Gagné ! Un bébé-message tombe dans la boîte de réception avec un couinement plaintif. Je le pince entre le pouce et l’index, le regarde se tortiller quelques instants, l’ouvre d’un éclair de coupe-papier et l’aplatis sur la vitre blindée de l’imprimante à piston. Elle l’écrase, aspire le broyat obtenu, en remplit son réservoir, et fait délicatement couler un message multicolore sur une feuille de papier de soie, expéditeur VIP oblige.
Je lis avec un grand sourire. Ma future femme m’annonce que notre petit Laturk est recruté par la Bloomy Army, dont la mâle devise est « Poussem & Ecrabouillem ». Je suis fier de notre fils ! Il n’a que 7 ans !
Nous avons conçu Laturk il y a près de 28 ans sur la plage Hya, au milieu des pyramides de corail vert qui nous piquaient le dos. À sa majorité, comme la loi l’y oblige, il a choisi son âge social définitif : 7 ans. La préfecture a accepté. Il est vrai que c’est intéressant : quoi qu’il fasse, quoi qu’il dise, il passe pour un génie.
Je réponds sans délai à ma future. Je choisis avec soin un bel œuf à mél dans le nid du coin du bureau, le fais éclore, grave un « BRAVO ! » en majuscules de fête sur le cuir tendre du bébé-message que je dépose sur le tapis roulant. Un claquement sec m’indique le départ de la capsule.
Je me remets à ma grille. « Pompier courageux » ! Deux pauvres petites lettres et je termine… Mais ça ne vient pas ! Grrr !
Un énorme grondement dehors annonce un orage éolien de première grandeur. Ma cellule locative, une sphère souple suspendue à la branche la plus peuplée de l’hyper-baobab, se met à osciller doucement dans le vent qui se lève. Les parois ondulent en cadence et émettent une petite fluorescence apaisante. Les premières vaguelettes de vent frappent nos cellules. Un paquet d’air ouvre la fenêtre et fait tinter les tubules d’accueil. En m’approchant pour la refermer je vois passer un vol de calamars bleus qui fuient la tempête à tire de tentacules (ils ont le vent en poulpe, comme dirait mon ami le Rieur). Je vais chercher mon vieux tromblon et je bourre son canon d’épices, de graisse et de vieux tissus.
J’épaule, vise soigneusement le calamar de tête… Je tire !
Il voit arriver le projectile et modifie son vol pour l’intercepter. Il n’en fait qu’une bouchée, ce glouton ! Je tire encore plusieurs fois pour nourrir les autres.
Une musique dessine des tourbillons dorés : c’est le phono de la voisine qui susurre la dernière rengaine à la mode. Je la fredonne machinalement :
Cœur de palmier
(hé hé hé !)
C’est un très beau métier !
Cœur d’artichaut
(ho ho ho !)
C’est un métier très beau !
« Pompier courageux »… Toujours pas ! Allez, réfléchissons… « Pompier courageux » ?
Un coup d’œil à l’horloge, il est déjà K2:7 ! Eh bien ??!? Qu’est-ce qu’il fout ?
J’ai faim. J’épluche une pelote de fruits en ôtant soigneusement les étoiles acides. Arrosée d’un peu de sirop de coton c’est très bon, un peu collant, et cela me fait une excellente entrée. Je la grignote en me décongelant un flacon de sang végétalisé dans le compresseur.
Il sonne à l’entrée-racine à G1:9. Je lui ouvre l’accès inférieur. Il prétexte l’orage pour expliquer son retard. S’assoit sur la grande liane bulleuse du séjour. Je prends place en face, sur mon vieux banc en rondelles de truie. J’attends. Il me sourit et ouvre la séance.
« Alors, M. Paskwall ! Où en sommes-nous de ces rêves étranges ?
— Cela empire, doc. Chaque tranche de sommeil comporte maintenant un de ces songes abracadabrants. Rien de cohérent, toujours plus d’absurdités. Comme ces filaments que j’évoquais l’autre jour, je… »
Il grimace, m’interrompt d’un geste. « Nous en avons suffisamment parlé, c’est répugnant. ».
Je regarde fixement le mur derrière lui. Je me presse la peau de la figure et fais jaillir un point noir qui frappe la cloison, s’éparpille, bouillonne, dégouline puis éclate avec un bruit sec. Doc me regarde, atterré. Je ris et m’écrie « Sébum, c’est boum ! ».
Il hausse les épaules. « Mon cher, je vais augmenter votre ration de paillettes. Vous ne pouvez pas continuer de franchir ainsi la Frontière plusieurs fois par tranche. Un jour vous ne pourrez plus revenir ».
Il poinçonne une ordonnance triangulaire. « Prenez ça pendant 10 cycles et on se revoit ».
Je le regarde s’exfiltrer. Je suis très fatigué mais j’ai tellement peur de m’endormir et de retrouver le monde d’au-delà de la Frontière ! Je dépose sept paillettes dans un tube lent. Je les absorbe une à une par le clapet central. L’effet est quasi immédiat. Je me sens plus tranquille, apaisé. Je titube jusqu’à la zone de repos et m’attache au plafond. Je ferme toutes mes paupières et m’endors rapidement.
Immédiatement, comme un prédateur à l’affût, le cauchemar s’empare de moi, violent, glaçant, terrifiant.
Je passe la Frontière, une fois de plus !
Je regarde mes mains, je ne les reconnais pas. Je n’en ai plus que deux, chacune avec seulement cinq excroissances articulées. Un tissu mou les recouvre, un peu comme une peau normale, mais sans épines ni mousse…
Sur le dos des mains, plantés dans le tissu, des dizaines de courts filaments sombres…
Quel est ce monde ?
Au secours, doc !

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